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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 11:36
Présent aux côtés de Pierre Mauroy, Premier ministre, aux cérémonies organisées à l'occasion de l'investiture de Raùl Alfonsin à la Présidence de la République argentine, le 10 décembre 1983 (journée internationale des Droits de l'Homme), j'ai été nommé, presque immédiatement, Ambassadeur à Buenos Aires où je devais rester presque cinq ans.

Ce qui devait impressionner le plus la Communauté internationale, ce fut la décision du nouveau Chef d'Etat de traduire en justice les auteurs du Coup d'Etat du 24 mars 1976, que chacun savait impliqués dans une terrible répression illégale qui se traduisit par la disparition de 15 à 30000 persones. Ce régime de facto, communément connu comme "El proceso", utilisait la torture comme méthode ordinaire d'interrogatoire, pratiquait l'enlèvement d'enfants arrachés à leur mère qu'on allait faire "disparaître", fit régner la terreur dans les salles de rédaction et dans les universités. Avec le Ministre civil Martinez de Hoz, le gouvernement du Proceso ravagea l'économie du pays, détruisit la valeur de sa monnaie et laissa s'accumuler une dette extérieure colossale. Le pays ne s'est toujours pas rétabli malgré la richesse de son sol et de son sous-sol, de ses terres et de ses mers.
Le tribunal spécial (les militaires refusèrent de juger leurs pairs), composé de magistrats civils, travailla sur les documents qu'accumula une commission indépendante que présida l'écrivain Ernesto Sàbato. On peut retrouver ses conclusions dans l'ouvrage publié par la Commission, la CONADEP, intitulé "Nunca màs", plus jamais ça. Pendant de longs mois les témoins, des survivants ou des amis des disparus, vinrent témoigner à la barre. On identifia un peu moins de 10000 disparus. Mais chacun s'accorde, et l'avenir l'a confirmé, que les victimes étaient beaucoup plus nombreuses. Le procureur, Julio Strassera, fut implacable. Aucun de ses arguments ne put être valablement contesté. La plupart des officiers généraux furent condamnés à la peine maximale.
Mais les ennemis de la démocratie ne tardèrent pas à se reprendre.
Des militaires multiplièrent les coups de force, les péronistes, avec les syndicats qu'ils contrôlaient (la totalité, en fait), ne cessèrent de manifester et d'appeler à la grève, l'Eglise catholique du pays, très réactionnaire, se spécialisa dans les coups bas avec les encouragements de mon collègue le Nonce apostolique. Il est vrai que la hiérarchie et la majorité des prêtres avaient soutenu, sans retenue, le "Proceso". Discrets au début du mandat d'Alfonsin, les privilégiés de la finance et de la terre (Sociedad rural), les "gens bien" du Jockey club, se mirent aussi de la partie en vue d'affaiblir le gouvernement. Les "Mères de la Place de mai" ne firent pas dans la nuance, soutenues à l'étranger par de nombreuses associations qui exigeaient que l'épuration fut complète.
Alfonsin jugeait qu'il n'avait pas les moyens d'une politique de liquidation complète des Forces armées, il se battit contre les putschistes avec énergie, soutenu par les masses populaires. Mais sans doute fit-il un compromis de trop avec un groupe d'officiers supérieurs barricadés dans une école militaire. Après les fêtes de Pâques de 1987 la population et la jeunesse qui descendaient dans la rue pour les soutenir, commenèrent à bouder.
Il n'eut pas de véritable successeur: Menem était un pitre et un voleur de grand chemin, De la Rùa, un mou sans envergure et les péronistes de clans opposés qui gouvernèrent par la suite n'ont participé à la solution d'aucun des problèmes fondamentaux qui se posent à leur pays.
Alfonsin ne manquait ni de grandeur, ni de générosité. Il releva tous les défis sans pouvoir remporter de victoire concluante. Ni avec l'instauration d'une nouvelle monnaie, l'Austral, succès passager, ni dans ses négociations avec le FMI, sur la dette (on lui laissa espérer un compromis avant de se dédire), ni avec la recherche d'une politique plus amicale avec les Etats-Unis (Reagan, qui avait fait les yeux doux aux militaires, n'appuya jamais le gouvernement démocratique). Seuls François Mitterrand, Felipe Gonzalez et Bettino Craxi militèrent en sa faveur. Mais sans avoir les moyens de l'aider à résoudre le problème de la dette extérieure.
Je garderai toujours à l'esprit le panache avec lequel, après une messe célébrée par l'aumônier général de l'Armée de terre et le sermon fascisant que se permit ce dernier baroudeur d'opérette, Alfonsin monta en chaire, sous les regards stupéfaits de l'assistance, pour répondre à ce qu'il considérait un défi lancé à la démocratie.
La majorité de la presse le critiqua, comme si la parole dans les églises devait être réservée aux seuls prêtres.
Pour ma part je jubilais. Je le félicitais de tout coeur et lui donnais un long et chaleureux abrazo.

Antoine Blanca

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  • : Blog politique dans le sens le plus étendu:l'auteur a une longue expérience diplomatique (ambassadeur de France à 4 reprises, il a aussi été le plus haut dirigeant de l'ONU après le S.G. En outre, depuis sa jeunesse il a été un socialiste actif et participé à la direction de son mouvement de jeunesse, du Parti et de la FGDS. Pendant plusieurs années il a été directeur de la rédaction de "Communes et régions de France et collaborateur bénévole de quotidiens et revues. Il met aujourd'hui son expér
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