Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 17:21

Patrick PEPIN

Histoires intimes de la guerre d’Espagne

(1936-2006), la mémoire des vaincus

Editions « nouveau monde » 2009  pages  256, 11 euros

 

L’apport de ce nouvel ouvrage de Patrick Pépin à la connaissance de la guerre d’Espagne est considérable. En premier lieu par sa brûlante actualité : en ramenant l’histoire, dans sa première partie, au niveau des villages et des petites villes surprises par la violence extrême du coup de force, en individualisant au niveau familial, intime donc, ce qui a, jusqu’à présent été débattu, commenté dans sa globalité événementielle, politique ou militaire, l’auteur fait œuvre de journaliste. Ce qu’il est. Les faits sont exposés comme dans un reportage d’actualité, avec toute leur brutalité et leur dénuement. Ils se suffisent à eux-mêmes. La douleur s’exprime dans chaque phrase telle qu’elle a été  endurée. « Ici on fusille comme on déboise ». Les petits-enfants des victimes sont là désormais pour revendiquer l’horreur de l’héritage. Ils déterrent le passé que la dictature et les démocraties avaient voulu enfouir, en exigeant de déterrer aussi les corps. Et les libérer ainsi de l’anonymat auquel on les destinait pour l’éternité. Il n’y aura pas de fin de l’histoire, osent-ils affirmer.

Et ils agissent en conséquence.

Cette exigence est le cœur du débat qui agite aujourd’hui l’Espagne au plus profond d’elle-même. « …En 2006 on parlait de 30000 corps abandonnés dans 600 fosses communes de fortune…Aujourd’hui on évalue, pour la période qui va de 1936 à 1951 (date officielle de la fin de l’état de guerre, selon Franco), à 140000 le chiffre des dépouilles mortelles, enterrées à la va-vite, après des exécutions sans jugement (130137 ont été à ce jour identifiées par les chercheurs) », nous dit l’auteur dans sa préface. L’ « Association pour la récupération de la mémoire historique » ne cherche pas à provoquer de nouveaux drames. Elle veut simplement rétablir la vérité. Pour l’honneur de l’Espagne et des familles des suppliciés). L’association se bat avec l’appui prudent du gouvernement socialiste, mais entourée d’une certaine indifférence au niveau international.

L’immense majorité de ces assassinats n’ont pas été commis dans le feu de l’action. Systématiquement, au lendemain du soulèvement militaire, dans les régions ou les communes conquises par l’Armée et ses alliés civils, on fusillait tous les adhérents et sympathisants du Front populaire, partis et syndicats confondus. Et s’ils étaient parvenus à échapper, souvent on fusillait leurs enfants adolescents. Les mères et les épouses durent ensuite, une vie durant, côtoyer dans leur village les assassins dans toute leur arrogance de vainqueurs.

 

Mais Patrick Pépin est aussi un talentueux analyste politique et un historien méticuleux.

Essentiellement il établit que ce qui deviendra le régime franquiste était le produit de l’alliance intéressée entre l’Armée et l’Eglise catholique, apostolique et romaine.

Ecoutons le pronunciamiento de l’un des principaux conjurés, le général Mola : « Attendu que l’action doit être extrêmement violente pour réduire le plus tôt possible l’ennemi…, seront emprisonnés tous les dirigeants des partis politiques, associations et syndicats qui n’ont pas adhéré au Mouvement national…ce sera une guerre sans quartier et tous les militaires qui ont pris les armes contre nous [ceux restés fidèles à la Constitution qu’ils avaient juré de servir], il faut les exécuter [comme ce fut le cas du grand père de Zapatero]. Si je vois mon père dans les rangs ennemis, je le tuerai de mes propres mains. Quiconque se serait déclaré ouvertement ou secrètement, partisan du Front populaire, doit être fusillé. Il faut semer la terreur, créer une impression de domination sans partage, en éliminant sans hésitation tous ceux qui ne pensent pas comme nous».

 

L’Eglise catholique, avec son réseau de 150000 prêtres, moines et religieuses, permit au régime qui allait s’installer au pouvoir en avril 1939, de se doter d’une doctrine vertébrée, celle du « national-catholicisme », animée par l’esprit de Santa Cruzada. Et lui permit ensuite de survivre à la défaite de nazis et fascistes, ses alliés de la guerre, grâce à la protection du Saint-Siège. Avant que, à partir de 1948,  la guerre froide entre en scène comme une sorte de bénédiction  pour l’ancien allié de Hitler et de Mussolini.

Patrick Pépin apporte un éclairage nouveau à beaucoup d’idées reçues : si les doctrines combinées des fascistes de la Phalange et des traditionalistes carlistes, furent utilisées habilement pendant la guerre civile et tant que dura la guerre mondiale, elles furent reléguées au troisième plan par la suite. Et même progressivement occultées.

Précieuses précisions sur la position de l’Eglise espagnole que cette définition de l’Archevêque de Saint-Jacques de Compostelle (31 août 1936) :

« Cette guerre qui vient de commencer contre les ennemis de l’Espagne est certes une guerre patriotique…mais elle est surtout et fondamentalement, une croisade religieuse, de la même importance que les croisades du Moyen Âge, puisque aujourd’hui comme alors, on combat pour la foi du Christ et pour la liberté des peuples. Dieu le veut !»

Cet ouvrage est sans doute le plus important publié en France ces dernières années sur la guerre d’Espagne et aussi sur ses suites. Un apport de grand journaliste à un débat qui ne fait que commencer sur la nécessité de rétablir la mémoire historique. Et de donner enfin la parole au camp des vaincus.

 

Antoine Blanca

 

PS: La droite officielle espagnole, la hiérarchie catholique, sont parvenues non seulement à bloquer les avancées du juge Garzòn pour rétablir la vérité historique, mais à le faire inculper par le Tribunal Suprême. Or la loi votée en 1977 ne s'oppose pas expressément à la recherche de la vérité. Dans la démarche du magistrat il ne s'agit nullement d'instruire des dossiers à charge entraînant arrestations et traductions devant la Justice, mais de permettre aux familles des fusillés de faire leur deuil.    

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Antoine Blanca
  • : Blog politique dans le sens le plus étendu:l'auteur a une longue expérience diplomatique (ambassadeur de France à 4 reprises, il a aussi été le plus haut dirigeant de l'ONU après le S.G. En outre, depuis sa jeunesse il a été un socialiste actif et participé à la direction de son mouvement de jeunesse, du Parti et de la FGDS. Pendant plusieurs années il a été directeur de la rédaction de "Communes et régions de France et collaborateur bénévole de quotidiens et revues. Il met aujourd'hui son expér
  • Contact

Recherche

Liens