Les événements se sont accumulés ces dernières semaines, que ce soit devant les tribunaux, les instructions judiciaires ou qu'ils aient été rapportés par la presse, événements qui font dire au
Français moyen: "tous pourris!". Des écrivains et des philosophes entreprennent alors de disserter sur le vieux thème: l'éthique peut-elle vraiment rimer avec politique? Platon, il est vrai les
avait précédés dans la réflexion. Nous n'allons pas aujourd'hui nous aventurer dans les méandres du monde antique: l'actualité nous donne, à suffisance, matière à nourrir ce débat. L'affaire des
mallettes, par exemple, permet de traiter des thèmes aussi délicats que le financement illégal des partis, celui des campagnes électorales, le sens moral des "bienfaiteurs", des bénéficiaires et,
il faut le rappeler, des transporteurs même quand ils deviennent délateurs.
Voilà de quoi écoeurer le citoyen. d'autant que les partis représentatifs, tout comme les campagnes électorales, bénéficient d'un financement officiel depuis plus d'un quart de siècle. Les
dollars provenant d'Afrique occidentale ou d'un pays asiatique dégagent une forte odeur d'argent sale. Il reste, bien entendu, à apporter les preuves étayant des témoignages. Mais si la justice
procède avec la même lenteur que pour les emplois "présumés fictifs" de la Mairie chiraquienne de Paris (les autres affaires ont déjà été enterrées), ce n'est pas demain que nous saurons la
vérité.
Mon propos est pourtant d'aller à contre-courant de l'idée facilement répandue que monde politique et honnêteté ne font pas bon ménage. Je souhaite au contraire rappeler l'existence, en France,
de 36000 communes, avec leurs maires, leurs adjoints et des centaines de milliers de conseillers. Avec les associations bénévoles locales ce petit monde réalise, avec un extraordinaire
dévouement, un respectable travail d'animation pour redonner vie, force et vigueur à nos provinces et, en particulier, au monde rural hier encore au bord du désarroi. La grande majorité des
parlementaires, des élus départementaux et régionaux sont des hommes et des femmes généreux de leur temps, et honnêtes. Soyons exigeants avec ceux qui nous représentent, mais évitons d'être
globalement injustes.
Pour revenir au coeur du sujet de cet article, je voudrais partager avec vous la pensée du philosophe et (dirait-on aujourd'hui) politologue espagnol José Ortega y Gasset (1) rapportée par le
romancier et essayiste Javier Cercas (2): L'homme politique exceptionnel n'est pas un homme éthiquement irréprochable...Chez lui, certaines qualités considérées in abstracto comme des
vertus cohabitent avec des qualités généralement considérées comme des défauts...J'énumère quelques vertus: l'intelligence naturelle, le courage, la sérénité, la poigne, l'astuce, la
résistance, la vigueur des instincts, la capacité de concilier l'inconciliable...(et les défauts) l'impulsivité, l'inquiétude constante, le manque de scrupules, le talent pour la tromperie,
l'absence de raffinement...Le pur homme politique est le contraire d'un idéologue, mais il n'est pas qu'un homme d'action...
A chacun, selon ses convictions et ses amours, de reconnaître les siens.
Antoine Blanca
1- Ortega y Gasset est, avec Miguel de Unamuno, le plus éminent universitaire, philosophe et chroniqueur de ce qu'on a appelé en Espagne " génération de 98". En 1898, en effet, la perte des deux
dernières possessions outre-océans, généra dans la péninsule un grand mouvement intellectuel, particulièrement créatif d'interrogation et de vérité sur une nouvelle et douloureuse réalité. La
grandeur de l'Espagne avait rétréci.
2- Javier Cercas a été traduit en Français chez Actes Sud. En particulier Les soldats de Salamine (guerre d'Espagne) et Anatomie d'un instant, meilleur compte rendu et analyse
de la dernière tentative de coup militare en Europe occidentale, le 23 février 1981 dans l'Espagne post-franquiste.